Une basilique en construction depuis 1882
La première fois que l’on aperçoit la Sagrada Familia, on hésite entre l’émerveillement et l’incrédulité. Des grues se mêlent aux flèches. Des échafaudages voisinent avec des façades achevées depuis un siècle. L’édifice semble en train de naître sous nos yeux, et c’est exactement le cas : commencé en 1882, le chantier n’est toujours pas terminé, près de cent cinquante ans plus tard.
Quatre millions de visiteurs s’y pressent chaque année. L’UNESCO a inscrit la façade de la Nativité et la crypte au patrimoine mondial en 2005. Mais les étiquettes ne rendent pas justice à ce monument inclassable, où le gothique, l’Art nouveau, le naturalisme et la mystique personnelle d’un seul homme se fondent en quelque chose qui n’existait pas avant lui.
Gaudí et l’œuvre de sa vie
Un remplacement providentiel
L’histoire commence par un libraire pieux. Josep Maria Bocabella, fondateur de l’Association des Dévots de Saint Joseph, voulait offrir à Barcelone une église expiatoire. En 1882, l’architecte Francisco de Paula del Villar posa la première pierre d’un projet néogothique assez conventionnel. Un an plus tard, des désaccords avec le commanditaire le poussèrent à démissionner. Son remplaçant avait 31 ans et n’avait encore presque rien construit : Antoni Gaudí.
Quarante-trois ans d’obsession
Gaudí transforma radicalement le projet initial. Les quinze dernières années de sa vie, il travailla exclusivement à la Sagrada Familia, dormant même dans l’atelier du chantier. Sa vision n’avait pas de précédent : des colonnes en forme d’arbres, des voûtes hyperboliques imitant une canopée forestière, des façades couvertes de centaines de sculptures narratives. Il ne cherchait pas à reproduire la nature. Il voulait construire comme elle.
La mort sur un trottoir de Barcelone
Le 7 juin 1926, Gaudí fut renversé par un tramway en se rendant à l’église Sant Felip Neri. Ses vêtements étaient si usés que les passants le prirent pour un mendiant. Il fut transporté tardivement à l’hôpital de la Santa Creu, où il mourut trois jours plus tard. On l’inhuma dans la crypte de la Sagrada Familia. À sa mort, seules la façade de la Nativité, une tour et la crypte étaient achevées.
Trois façades, trois récits
La façade de la Nativité (nord-est)
C’est la seule façade achevée du vivant de Gaudí, et la plus exubérante. Des tortues portent les colonnes des trois portails, dédiés à la Foi, l’Espérance et la Charité. Des anges musiciens, des plantes, des escargots, des gouttes de rosée en pierre : chaque centimètre carré est sculpté. Gaudí faisait mouler des animaux vivants et des nouveau-nés mort-nés pour obtenir un réalisme absolu. La méthode met mal à l’aise. Le résultat est saisissant.
La façade de la Passion (sud-ouest)
Le contraste est brutal. Le sculpteur Josep Maria Subirachs réalisa cette façade à partir de 1954 d’après les indications de Gaudí. Les formes sont anguleuses, géométriques, volontairement austères. Pas de fleurs ni d’animaux ici, seulement la souffrance et la mort du Christ en lignes épurées. Beaucoup de puristes de Gaudí la détestent. Subirachs assumait cette rupture : la Passion n’est pas la Nativité.
La façade de la Gloire (sud)
La façade principale est encore en construction. Elle sera la plus grande des trois, consacrée à la gloire céleste et au chemin de l’homme vers Dieu. Son achèvement nécessite la démolition de plusieurs immeubles environnants, un processus juridiquement et humainement délicat qui ralentit les travaux depuis des années.
L’intérieur, une forêt de lumière
Quand on passe les portes, le choc est presque physique. L’intérieur, achevé en 2010 pour la consécration par le pape Benoît XVI, ne ressemble à rien de connu. Les colonnes se ramifient comme des troncs d’arbres qui déploient leurs branches sous la voûte. La lumière tombe à travers des vitraux aux tons chauds à l’ouest, froids à l’est, et change d’heure en heure.
Ce n’est pas un hasard. Gaudí avait calculé chaque angle, chaque couleur en fonction du calendrier liturgique. Le matin de Noël, la lumière ne frappe pas au même endroit que le matin de Pâques. L’édifice est un instrument d’optique autant qu’un lieu de prière.
Dix-huit tours vers le ciel
À terme, la Sagrada Familia comptera 18 tours. Douze pour les apôtres, quatre pour les évangélistes, une pour la Vierge Marie et la plus haute, culminant à 172,5 mètres, pour Jésus-Christ. Gaudí avait spécifié que cette dernière ne devait pas dépasser la colline de Montjuïc, car l’œuvre humaine ne doit pas surpasser celle de Dieu.
Aujourd’hui, on peut monter dans les tours de la façade de la Nativité ou de la Passion. La montée se fait en ascenseur, la descente à pied par un escalier en colimaçon étroit qui n’est pas recommandé aux personnes sujettes au vertige.
Quand le chantier finira-t-il ?
Le financement repose exclusivement sur les dons et les entrées des visiteurs. Pas un centime d’argent public. Au XXIe siècle, la modélisation 3D et les techniques modernes de taille de pierre ont considérablement accéléré les travaux. La date d’achèvement, initialement fixée au centenaire de la mort de Gaudí en 2026, a été repoussée à cause de la pandémie de Covid-19 et de la complexité de la façade de la Gloire. Les responsables du chantier visent désormais les années 2030, sans s’engager sur une date précise.
FAQ
Faut-il réserver ses billets à l’avance pour la Sagrada Familia ?
La réservation en ligne est obligatoire. Il n’y a pas de billetterie sur place. Les créneaux se remplissent souvent deux à trois semaines à l’avance en haute saison. Réservez le plus tôt possible, surtout entre mai et octobre. Plusieurs formules existent, avec ou sans accès aux tours et audioguide.
Quand la Sagrada Familia sera-t-elle terminée ?
Aucune date officielle n’est fixée depuis le report causé par la pandémie. Les six tours centrales, dont la tour de Jésus-Christ, sont en cours de construction. La façade de la Gloire et les aménagements extérieurs nécessiteront encore plusieurs années de travaux. L’horizon 2030 est évoqué, mais les responsables du chantier restent prudents.
Pourquoi Gaudí a-t-il consacré sa vie à cette basilique ?
Gaudí était un catholique fervent dont la piété s’intensifia avec l’âge. Il considérait la Sagrada Familia comme une offrande à Dieu, un « livre de pierre » destiné à enseigner la foi chrétienne à ceux qui ne savent pas lire. Il savait que l’édifice ne serait pas achevé de son vivant et déclarait : « Mon client n’est pas pressé », en parlant de Dieu. Sa cause de béatification a été ouverte par le Vatican en 2003.
Quelle est la meilleure heure pour visiter la Sagrada Familia ?
Le matin tôt, vers 9 h, la lumière des vitraux est à l’est est magnifique, dans des tons bleus et verts. En fin d’après-midi, les vitraux ouest projettent des tons orange et rouges sur les colonnes. L’affluence est généralement moindre en début de matinée et en fin de journée.




