Un monument né de la guerre et de la terreur
La cathédrale de l’Intercession-de-la-Vierge-sur-le-Fossé porte un nom officiel que personne n’utilise. Tout le monde l’appelle Saint-Basile. Avec ses neuf coupoles en bulbe peintes de spirales, de losanges et de couleurs qui semblent sorties d’un rêve fiévreux, elle est probablement l’image la plus reconnaissable de Russie. On la repère immédiatement à l’extrémité sud de la Place Rouge, au pied des murailles ocre du Kremlin. L’UNESCO l’a inscrite au patrimoine mondial en 1990.
Pourtant, cette silhouette qui évoque un conte de fées cache une origine sanglante. Ivan IV, dit le Terrible, l’a commandée après une campagne militaire brutale. La beauté de l’édifice est indissociable de la violence qui l’a fait naître.
La conquête de Kazan et ses conséquences
En 1552, Ivan le Terrible écrasa le khanat de Kazan, dernier vestige de la Horde d’Or mongole installé sur les bords de la Volga. La victoire tomba le jour de la fête de l’Intercession de la Vierge, un signe que le tsar interpréta comme une bénédiction divine. Cette conquête ouvrit la voie à l’expansion russe vers l’est, jusqu’à la Sibérie et au-delà.
Ivan ordonna aussitôt la construction d’une cathédrale sur la Place Rouge pour célébrer ce triomphe. Les travaux débutèrent en 1555 sous la direction des architectes Barma et Postnik Iakovlev. Certains historiens pensent qu’il s’agissait d’un seul et même homme. Le chantier dura six ans.
La légende raconte qu’Ivan fit crever les yeux des bâtisseurs une fois l’ouvrage terminé, pour qu’ils ne puissent jamais reproduire une telle merveille. L’anecdote est presque certainement fausse, puisque Postnik travailla sur d’autres projets par la suite, mais elle en dit long sur la réputation du tsar.
Basile le Bienheureux, le fou qui défiait le tsar
Le nom populaire de la cathédrale vient d’un personnage étonnant. Basile le Bienheureux était un « fol en Christ » (iourodivyi), un de ces saints vagabonds que la tradition orthodoxe autorisait à dire la vérité au pouvoir sous couvert de folie. Il vivait sur la Place Rouge, marchait nu-pieds dans la neige et, dit-on, n’hésitait pas à critiquer Ivan le Terrible en face.
Le peuple le vénérait. Quand il mourut en 1557, on l’enterra près de la cathédrale. Une dixième chapelle fut construite au-dessus de sa tombe en 1588, et petit à petit, les Moscovites commencèrent à appeler tout l’édifice de son nom.
Neuf chapelles sous un même toit
Saint-Basile n’est pas une église au sens classique. C’est un ensemble de neuf chapelles distinctes érigées sur un soubassement commun, reliées par des corridors étroits et des escaliers en colimaçon. La chapelle centrale, dédiée à l’Intercession de la Vierge, est surmontée d’une tour-clocher culminant à 65 mètres. Huit chapelles périphériques l’entourent symétriquement, chacune couronnée d’un bulbe de forme et de couleur différentes.
Les fameuses coupoles colorées que l’on voit aujourd’hui ne datent pas de la construction d’origine. Au XVIe siècle, les dômes étaient dorés ou blancs. C’est au XVIIe siècle que les artisans les recouvrirent de leur ornementation polychrome actuelle : motifs géométriques, spirales, écailles. Chaque dôme est unique. Aucun ne ressemble à son voisin.
Un symbolisme profondément orthodoxe
L’architecture de Saint-Basile obéit à une logique symbolique rigoureuse. Les neuf chapelles correspondent aux neuf assauts victorieux contre Kazan. La disposition en forme de fleur à huit pétales autour d’un centre évoque une étoile, symbole de la Jérusalem céleste dans l’eschatologie orthodoxe. L’ensemble se voulait une représentation terrestre de la cité divine.
Cette ambition se ressent encore aujourd’hui quand on contemple le monument depuis la Place Rouge. Les bulbes semblent s’élancer vers le ciel dans un mouvement à la fois chaotique et parfaitement ordonné, comme une prière muette.
L’intérieur : l’intimité après la grandeur
Contrairement à l’exubérance de l’extérieur, l’intérieur de chaque chapelle est étonnamment petit. Les espaces sont ornés de fresques polychromes datant principalement du XVIIe siècle, dans des tons de rouge, de bleu et d’or. Les iconostases, ces cloisons d’icônes qui séparent la nef du sanctuaire dans les églises orthodoxes, ont été restaurées et présentent des œuvres du XVIe au XIXe siècle.
Le contraste est saisissant. On passe de l’immensité de la Place Rouge à des chapelles à taille humaine où il faut courber la tête pour franchir les portes. Ce passage de la monumentalité à l’intimité est une expérience en soi, une sorte de recueillement forcé que l’architecture impose au visiteur.
Survivre à Napoléon et à Staline
Saint-Basile a frôlé la destruction à plusieurs reprises. Napoléon aurait voulu la faire sauter en 1812 lors de sa retraite de Moscou, mais la pluie aurait éteint les mèches. Après la Révolution de 1917, le pouvoir soviétique ferma la cathédrale au culte et la transforma en musée.
L’épisode le plus dramatique date des années 1930. Staline voulait raser Saint-Basile pour dégager la Place Rouge et faciliter les défilés militaires. L’architecte Piotr Baranovski refusa catégoriquement de superviser la démolition. Il fut emprisonné pour son audace. Mais la cathédrale survécut. On peut considérer que Baranovski a sauvé le monument le plus célèbre de Russie au prix de sa liberté.
La Place Rouge, écrin de Saint-Basile
Saint-Basile est indissociable de son écrin. La Place Rouge couvre 23 100 mètres carrés de pavés de grès rouge, bordée par le Kremlin à l’ouest, le magasin Goum au nord et le musée historique au sud. Son nom, « Krasnaïa Plochtchad », signifiait à l’origine « belle place » en vieux russe, le mot « krasny » ayant désigné « beau » avant de glisser vers le sens de « rouge ».
L’ensemble forme l’un des espaces urbains les plus chargés de sens au monde, où chaque mètre carré porte le poids de siècles d’histoire russe.
FAQ
Saint-Basile est-elle toujours une église en activité ?
La cathédrale fonctionne principalement comme un musée depuis 1928, rattachée au Musée historique d’État. Des offices orthodoxes y sont toutefois célébrés occasionnellement, lors de certaines fêtes religieuses. Sa fonction muséale prédomine largement, mais le lieu n’a pas perdu toute dimension cultuelle.
Pourquoi les coupoles de Saint-Basile sont-elles toutes différentes ?
Chaque coupole correspond à l’une des neuf chapelles indépendantes, dédiée à un saint ou à un événement lié à la campagne de Kazan. La diversité des formes et des couleurs, ajoutée au XVIIe siècle, pourrait symboliser les peuples de l’Empire russe unis sous l’autorité du tsar. Elle pourrait aussi refléter simplement le goût baroque de l’époque pour l’ornementation foisonnante. Les historiens ne tranchent pas.
Peut-on visiter l’intérieur de toutes les chapelles ?
La plupart des neuf chapelles sont accessibles lors de la visite du musée. Le parcours traverse les corridors étroits et les escaliers qui relient les différentes chapelles. Prévoyez toutefois que les espaces intérieurs sont bien plus petits que l’extérieur ne le laisse supposer. Les personnes claustrophobes pourraient trouver certains passages inconfortables.
Quel est le meilleur moment pour visiter Saint-Basile ?
Le matin en semaine offre les meilleures conditions, avec moins de foule et une lumière rasante qui fait briller les coupoles. En hiver, la cathédrale couverte de neige prend un aspect féerique, mais les horaires sont réduits et le froid moscovite descend facilement sous les -15 °C. L’été, les journées longues permettent de photographier le monument sous toutes les lumières, du lever au coucher du soleil.
