Cinq coupoles au milieu du Périgord
La première fois que l’on aperçoit Saint-Front de Périgueux, on se frotte les yeux. Cinq coupoles blanches hérissées de clochetons, disposées en croix grecque, se découpent au-dessus des toits de la vieille ville. On se croirait à Venise ou à Istanbul, pas dans le sud-ouest de la France. Cette cathédrale ne ressemble à aucune autre dans le pays. Classée au patrimoine mondial de l’UNESCO au titre des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, elle constitue l’exemple le plus frappant d’architecture romano-byzantine sur le sol français.
Saint-Front fut édifiée aux XIe et XIIe siècles, sur l’emplacement d’une église antérieure dédiée à l’évangélisateur légendaire du Périgord. Un incendie dévastateur en 1120 détruisit l’édifice précédent. Les bâtisseurs périgourdins firent alors un choix étonnant : plutôt que de reconstruire dans le style roman habituel, ils prirent pour modèle la basilique Saint-Marc de Venise. Un parti pris audacieux, qui donne encore aujourd’hui à Périgueux une allure unique parmi les villes françaises.
Les cinq coupoles, héritage de Byzance
Un plan en croix grecque
La plupart des églises romanes françaises adoptent un plan en croix latine, avec une nef plus longue que les bras du transept. Saint-Front fait l’inverse. Son plan en croix grecque, à branches égales, distribue cinq travées couvertes chacune d’une coupole sur pendentifs. Cette technique de construction vient directement de Byzance. Chaque coupole mesure environ 12 mètres de diamètre et culmine à 27 mètres. Elles reposent sur de puissants piliers carrés, reliés par de grandes arcades en plein cintre. L’effet intérieur est celui d’un espace vaste et centré, très différent de la progression longitudinale des églises à nef.
Pourquoi Venise en Périgord ?
La ressemblance avec Saint-Marc n’est pas une coïncidence. Au XIIe siècle, le Périgord n’était pas le coin reculé qu’on imagine parfois. Les routes commerciales et les chemins de pèlerinage vers la Terre Sainte connectaient la région au monde méditerranéen. Des marchands et des croisés périgourdins avaient vu de leurs propres yeux les merveilles de Venise et de Constantinople. Ils rapportèrent ces modèles architecturaux chez eux et les adaptèrent aux techniques locales de construction en pierre de taille. Saint-Marc dérivait elle-même de l’église des Saints-Apôtres de Constantinople, aujourd’hui disparue. Saint-Front est donc, en quelque sorte, la petite-fille d’un édifice byzantin qui n’existe plus.
La restauration controversée d’Abadie
Paul Abadie, l’architecte qui construirait plus tard le Sacré-Cœur de Paris, mit la main sur Saint-Front entre 1852 et 1895. Sa restauration fut radicale. Il supprima de nombreux ajouts médiévaux qu’il jugeait parasites, reconstitua les coupoles selon sa propre interprétation et ajouta les clochetons coniques qui donnent aujourd’hui à l’édifice sa silhouette si reconnaissable. Viollet-le-Duc lui-même, pourtant peu avare en interventions musclées sur les monuments, critiqua vivement le travail d’Abadie.
Le débat reste ouvert. Abadie a-t-il sauvé Saint-Front ou l’a-t-il dénaturée ? Les deux, probablement. Ce qui est certain, c’est que la cathédrale actuelle doit autant au XIIe siècle qu’au XIXe. Et qu’Abadie réutilisa à Paris ce qu’il avait expérimenté à Périgueux : on retrouve dans le Sacré-Cœur de Montmartre les mêmes coupoles blanches, les mêmes clochetons, la même silhouette orientalisante. Sans Saint-Front, le Sacré-Cœur n’aurait pas cette allure.
Le cloître et les vestiges anciens
Le cloître attenant à la cathédrale, remanié au fil des siècles, conserve des éléments romans d’une belle finesse. Les chapiteaux historiés présentent des scènes bibliques et des motifs végétaux caractéristiques de la sculpture périgourdine du XIIe siècle. On y reconnaît des feuilles d’acanthe stylisées, des entrelacs, des figures d’animaux traités avec cette raideur expressive propre à l’art roman. Sous la cathédrale, des vestiges de l’église primitive du VIe siècle rappellent l’ancienneté du site, lié à la légende de saint Front, envoyé en Gaule par saint Pierre lui-même selon la tradition.
La vieille ville de Périgueux s’étend au pied de la cathédrale. Ruelles pavées, maisons à colombages, hôtels particuliers Renaissance : le quartier médiéval forme un cadre cohérent autour de l’édifice. On peut passer une demi-journée à flâner dans ces rues étroites, lever les yeux sur les coupoles blanches qui apparaissent et disparaissent entre les toits, et mesurer à quel point cette cathédrale orientale détonne dans le paysage périgordin.
FAQ
Pourquoi la cathédrale de Périgueux ressemble-t-elle à Saint-Marc de Venise ?
Les bâtisseurs du XIIe siècle se sont directement inspirés de la basilique vénitienne. Les échanges commerciaux et les pèlerinages vers l’Orient avaient familiarisé les Périgourdins avec l’architecture byzantine. Le plan en croix grecque et les cinq coupoles sur pendentifs reproduisent le schéma de Saint-Marc, qui dérivait elle-même de l’église des Saints-Apôtres de Constantinople, aujourd’hui disparue.
Quel est le lien entre Saint-Front et le Sacré-Cœur de Paris ?
L’architecte Paul Abadie restaura Saint-Front entre 1852 et 1895, lui donnant sa silhouette actuelle avec ses coupoles blanches et ses clochetons. Lorsqu’il remporta le concours pour la construction du Sacré-Cœur de Montmartre en 1874, il s’inspira directement de son travail à Périgueux. La basilique parisienne est la descendante architecturale de la cathédrale périgourdine.
La cathédrale est-elle classée à l’UNESCO ?
La cathédrale Saint-Front est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1998, au titre des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle en France. Elle constituait une étape importante sur la via Lemovicensis, l’un des quatre grands itinéraires de pèlerinage traversant la France vers l’Espagne. Les pèlerins venaient y vénérer les reliques de saint Front avant de poursuivre leur chemin vers les Pyrénées.
La restauration d’Abadie a-t-elle modifié la cathédrale ?
Considérablement. Paul Abadie supprima des ajouts médiévaux, reconstitua les coupoles selon sa propre vision et ajouta les clochetons coniques qui définissent la silhouette actuelle. Sa restauration, menée entre 1852 et 1895, fut critiquée dès l’époque, y compris par Viollet-le-Duc. La cathédrale que l’on visite aujourd’hui est autant un monument du XIIe siècle qu’une réinterprétation du XIXe.
