Là où le gothique a commencé
Toute révolution architecturale a un point de départ. Pour le gothique, c’est ici, à Sens, dans cette ville de Bourgogne que la plupart des touristes ignorent au profit de Vézelay ou de Beaune. La cathédrale Saint-Étienne de Sens est généralement reconnue comme la première grande cathédrale gothique de France. Elle précède de quelques années la basilique de Saint-Denis et la cathédrale de Noyon.
Les travaux commencèrent vers 1135 sous l’impulsion de l’archevêque Henri Sanglier. Pour la première fois, les principes de la croisée d’ogives furent appliqués de manière systématique à un édifice de grande envergure. Ce n’était pas un essai timide sur un chœur ou une chapelle. C’était une cathédrale entière.
L’importance de Sens ne tient pas seulement à cette antériorité chronologique. La cathédrale a servi de laboratoire pour les éléments fondamentaux du vocabulaire gothique : arcs brisés, voûtes d’ogives sexpartites, arcs-boutants, murs allégés. Ces innovations, perfectionnées ici, seraient reprises et développées dans toutes les grandes cathédrales du XIIe et XIIIe siècle. Sans Sens, pas de Chartres. Sans Sens, pas de Notre-Dame de Paris.
L’archevêché de Sens : une puissance oubliée
Aujourd’hui, Sens est une petite ville tranquille de 25 000 habitants. Au XIIe siècle, c’était un siège de pouvoir considérable. L’archevêché de Sens englobait les diocèses de Paris, Chartres, Auxerre, Meaux, Orléans, Nevers et Troyes. L’archevêque de Sens avait préséance sur l’évêque de Paris. Autrement dit, Paris était subordonné à Sens. Difficile à imaginer, mais c’est la stricte réalité historique.
C’est dans cette cathédrale que se tinrent plusieurs conciles majeurs. Le plus célèbre eut lieu en 1140, quand le théologien Pierre Abélard fut condamné après un débat houleux avec Bernard de Clairvaux. Abélard, malade et vieillissant, ne put même pas se défendre correctement. La salle résonna des arguments de Bernard, et le verdict tomba. Cet épisode marqua profondément la vie intellectuelle médiévale et rappelle le rôle central de Sens dans les grandes controverses théologiques de l’époque.
L’architecture : simplicité radicale
En entrant dans la cathédrale de Sens, on est frappé par la largeur. Le vaisseau central mesure 15 mètres de large, l’un des plus vastes du gothique primitif. La nef était à l’origine dépourvue de transept, ce qui lui donnait une unité spatiale remarquable.
Les voûtes sexpartites, qui couvrent deux travées à la fois, créent un rythme intéressant : alternance de piliers forts et de piliers faibles, qui donne à la marche dans la nef une cadence presque musicale. L’élévation à trois niveaux se compose de grandes arcades, d’un triforium aveugle et de fenêtres hautes. Pas de tribunes, pas de complications. Cette simplicité de structure deviendrait le modèle dominant du gothique classique. La cathédrale de Sens annonce directement les solutions adoptées à Chartres un demi-siècle plus tard.
Les vitraux : du XIIe siècle à nos jours
Les vitraux de Sens comptent parmi les plus remarquables de France. La verrière de saint Thomas Becket, réalisée peu après l’assassinat de l’archevêque de Canterbury en 1170, frappe par sa précision narrative. On y suit Becket de sa fuite d’Angleterre à son meurtre dans la cathédrale de Canterbury, scène par scène, dans des médaillons aux couleurs intenses. C’est du reportage en vitrail.
Les rosaces du transept, ajoutées au XIIIe siècle, déploient une palette chromatique d’une intensité qui récompense le visiteur patient. Il faut laisser ses yeux s’adapter à la pénombre pour que les bleus et les rouges révèlent toute leur profondeur.
Thomas Becket en exil à Sens
L’un des épisodes les plus marquants de l’histoire de la cathédrale est le séjour de Thomas Becket entre 1164 et 1166. L’archevêque de Canterbury, en conflit ouvert avec le roi d’Angleterre Henri II Plantagenêt, avait dû fuir son pays. Il trouva refuge à Sens auprès du pape Alexandre III, lui-même en exil. Becket officia dans la cathédrale et y célébra les fêtes de Noël.
Son assassinat en 1170, perpétré par quatre chevaliers dans sa propre cathédrale à Canterbury, choqua toute la chrétienté. Sa canonisation, rapide, intervint dès 1173. À Sens, on conserva pieusement ses ornements liturgiques. Ils sont toujours visibles aujourd’hui dans le trésor de la cathédrale, neuf siècles plus tard.
Le trésor et le palais synodal
Le trésor de la cathédrale de Sens est l’un des plus riches de France, et pourtant il reste peu connu. On y trouve des textiles liturgiques exceptionnels, dont les ornements de Thomas Becket, ainsi que des ivoires, des émaux et des pièces d’orfèvrerie du Moyen Âge. Le palais synodal adjacent, restauré par Viollet-le-Duc au XIXe siècle, forme avec la cathédrale un ensemble architectural cohérent.
Le déambulatoire, ajouté au XIIIe siècle lors de l’agrandissement du chevet, abrite des chapelles rayonnantes ornées de vitraux narratifs. La chapelle axiale, dédiée à la Vierge, conserve des peintures murales du XIIIe siècle récemment restaurées. Ces ajouts, bien que postérieurs à la construction initiale, s’intègrent avec naturel à l’ensemble.
FAQ
Pourquoi la cathédrale de Sens est-elle considérée comme la première cathédrale gothique ?
La cathédrale de Sens, dont la construction débuta vers 1135, est le premier édifice cathédralien à utiliser de manière systématique les voûtes d’ogives sur l’ensemble de sa structure. La basilique de Saint-Denis, commencée à la même époque, a joué un rôle fondateur comparable, mais sur le seul chœur. Sens se distingue par l’application du système gothique à l’échelle d’une cathédrale complète.
Quel est le lien entre Sens et Thomas Becket ?
Thomas Becket, archevêque de Canterbury en conflit avec le roi Henri II d’Angleterre, séjourna en exil à Sens de 1164 à 1166. Il y fut accueilli par l’archevêque et célébra la liturgie dans la cathédrale. Après son assassinat en 1170 et sa canonisation en 1173, Sens conserva ses ornements liturgiques, toujours visibles dans le trésor. Un vitrail du XIIe siècle retrace les épisodes de sa vie et de son martyre.
Peut-on visiter le trésor de la cathédrale de Sens ?
Oui, le trésor est accessible aux visiteurs dans le palais synodal attenant à la cathédrale. Il abrite des textiles liturgiques exceptionnels, dont les vêtements de Thomas Becket, ainsi que des ivoires, des émaux et des pièces d’orfèvrerie médiévales. Les horaires et tarifs sont disponibles auprès de l’office de tourisme de Sens, et des visites guidées sont régulièrement proposées.
Que voir autour de la cathédrale de Sens ?
Le palais synodal, juste à côté, mérite une visite pour son architecture médiévale restaurée par Viollet-le-Duc. Le centre-ville ancien de Sens conserve plusieurs maisons à colombages des XVe et XVIe siècles. À une vingtaine de kilomètres, on peut aussi visiter le château de Vaux-le-Vicomte ou poursuivre vers Auxerre et sa propre cathédrale Saint-Étienne.
