Qui était saint Bernard de Clairvaux ?
Peu d’hommes ont autant marqué le christianisme médiéval que saint Bernard de Clairvaux. Né en 1090 à Fontaine-lès-Dijon, au sein d’une famille de la noblesse bourguignonne, il entre au monastère de Cîteaux en 1112. Il n’y vient pas seul : une trentaine de compagnons le suivent, dont plusieurs de ses propres frères. Trois ans plus tard, il fonde l’abbaye de Clairvaux, qu’il dirigera comme abbé pendant trente-huit ans.
On le surnomme le « Doctor Mellifluus », le Docteur aux paroles de miel, tant son éloquence frappe les esprits. Le pape Pie VIII le reconnaît comme docteur de l’Église en 1830. Mais l’influence de Bernard dépasse de loin les murs de son monastère. Conseiller des papes, prédicateur de la deuxième croisade, théologien mystique, défenseur ardent de la dévotion mariale, il s’impose comme l’arbitre spirituel de l’Europe au XIIe siècle. Sa pensée nourrit encore aujourd’hui la spiritualité catholique, en particulier dans les domaines de la contemplation, de l’amour de Dieu et de la vie monastique cistercienne.
Contexte historique : l’Europe au XIIe siècle
Un siècle de renouveau spirituel et de tensions politiques
Le XIIe siècle est une époque de bascule pour l’Occident chrétien. L’Europe connaît un essor démographique, économique et culturel sans précédent, souvent qualifié de « renaissance du XIIe siècle ». Les villes se développent. Les universités naissent à Paris et à Bologne. Le commerce reprend entre l’Orient et l’Occident. Dans le même temps, l’Église traverse une phase de profonde réforme, entamée au siècle précédent avec la réforme grégorienne. La querelle des Investitures oppose la papauté aux empereurs germaniques pour le contrôle des nominations épiscopales. Le concordat de Worms (1122) apporte une résolution partielle, mais les tensions entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel restent vives.
C’est dans ce contexte que le monachisme connaît un renouveau extraordinaire. L’ordre de Cluny, qui avait dominé la vie monastique pendant deux siècles, paraît à certains trop riche et trop éloigné de l’idéal bénédictin originel. De nouvelles fondations voient le jour, portées par un désir de retour à la simplicité évangélique. L’abbaye de Cîteaux, fondée en 1098 par Robert de Molesme, Albéric et Étienne Harding, propose une observance stricte de la règle de saint Benoît. Elle insiste sur le travail manuel, la pauvreté, le silence et la liturgie dépouillée. C’est également l’époque des croisades. La première (1096-1099) a abouti à la prise de Jérusalem et à la fondation des États latins d’Orient. Mais ces territoires sont constamment menacés. La chute du comté d’Édesse en 1144 provoquera l’appel à la deuxième croisade, dans laquelle Bernard sera un acteur décisif.
L’Église doit aussi faire face à la montée d’hérésies et de courants théologiques jugés dangereux. Pierre Abélard, avec sa méthode dialectique appliquée à la théologie, et Arnaud de Brescia, avec ses critiques virulentes contre la richesse du clergé, représentent des défis intellectuels et disciplinaires auxquels Bernard répondra avec toute la vigueur de sa foi et de son éloquence.
Vie et enfance de saint Bernard
Une naissance dans la noblesse bourguignonne
Bernard naît en 1090 au château de Fontaine-lès-Dijon. Il est le troisième des sept enfants de Tescelin le Roux, seigneur de Fontaine, et d’Aleth de Montbard, femme d’une piété remarquable. La famille appartient à la petite noblesse de Bourgogne, suffisamment aisée pour offrir à ses enfants une éducation soignée, mais assez modeste pour conserver un sens aigu de la sobriété.
La mère de Bernard exerce sur lui une influence déterminante. Femme de grande vertu, Aleth consacre une attention particulière à l’éducation religieuse de ses enfants. Selon la tradition hagiographique, elle aurait eu un songe prophétique pendant sa grossesse : un chien blanc aboyant avec force symbolisait la future mission de prédicateur de son fils. Aleth meurt vers 1107, alors que Bernard n’a que dix-sept ans. Ce deuil marquera profondément le jeune homme.
Les années de formation et l’appel de Dieu
Bernard reçoit son éducation auprès des chanoines de Saint-Vorles à Châtillon-sur-Seine. Il se distingue par des capacités intellectuelles remarquables, en particulier dans l’étude des lettres et de l’Écriture sainte. Ses biographes le décrivent comme beau, vif d’esprit et doué d’un charisme naturel qui attire ses compagnons. Pourtant, malgré les perspectives brillantes que lui offrent sa naissance et son intelligence, Bernard est habité par un appel intérieur qui le pousse vers la vie religieuse.
Après la mort de sa mère, il traverse une période de discernement intense. La carrière des armes ou des lettres le tente un moment. Il finit cependant par se résoudre à entrer dans la vie monastique, et il ne choisit pas n’importe quel monastère.
En 1112, à vingt-deux ans, Bernard se présente aux portes de l’abbaye de Cîteaux, le « Nouveau Monastère » fondé quatorze ans plus tôt. Ce qui rend son entrée si extraordinaire, c’est qu’il n’arrive pas seul. Il a convaincu une trentaine de parents et d’amis de le suivre, dont quatre de ses frères et son oncle Gaudry. Ce groupe imposant redonne vie à Cîteaux, qui souffrait alors d’un cruel manque de vocations. L’abbé Étienne Harding accueille ces recrues avec joie. Bernard embrasse avec ferveur la vie cistercienne dans toute sa rigueur. Il pratique un ascétisme si intense qu’il compromettra durablement sa santé. Les jeûnes prolongés, les veilles de prière et le travail physique épuisant laisseront des traces sur son corps pour le reste de sa vie.
La fondation de Clairvaux et la réforme cistercienne
L’abbé bâtisseur et le rayonnement de Clairvaux
En 1115, Étienne Harding envoie Bernard fonder une nouvelle abbaye dans une vallée reculée de Champagne, connue sous le nom de Val d’Absinthe. Bernard la rebaptise « Claire Vallée », Clairvaux. Les débuts sont rudes. Les moines vivent dans une extrême pauvreté, mangent des feuilles de hêtre et du pain d’orge, travaillent la terre ingrate de leurs propres mains. Mais la réputation de sainteté de Bernard et la puissance de sa prédication attirent bientôt des vocations en nombre considérable. En quelques années, Clairvaux devient le foyer le plus dynamique de l’ordre cistercien.
Sous l’abbatiat de Bernard, Clairvaux essaime à un rythme prodigieux. À sa mort en 1153, l’abbaye a fondé directement soixante-huit monastères-filles. L’ordre cistercien compte alors plus de trois cent cinquante maisons réparties dans toute l’Europe. La réforme cistercienne, dont Bernard est le principal artisan, repose sur un retour rigoureux à la règle de saint Benoît : simplicité architecturale, suppression des ornements liturgiques superflus, importance du travail manuel, silence et solitude.
Bernard s’oppose vivement à l’opulence clunisienne dans sa célèbre Apologie adressée à Guillaume de Saint-Thierry. Il y dénonce les sculptures luxueuses et les richesses excessives des monastères clunisiens. Cette vision d’une vie monastique dépouillée et centrée sur l’intériorité transformera durablement le paysage religieux de l’Occident médiéval.
L’œuvre théologique et l’action dans le monde
Le Doctor Mellifluus : une théologie de l’amour
L’œuvre littéraire et théologique de saint Bernard est immense, et sa beauté littéraire est reconnue par tous. Ses quatre-vingt-six Sermons sur le Cantique des Cantiques constituent son chef-d’œuvre spirituel : une méditation profonde sur l’amour entre Dieu et l’âme humaine, développée au fil de dix-huit années de prédication à ses moines. Le traité De diligendo Deo (De l’amour de Dieu) présente sa doctrine des quatre degrés de l’amour, depuis l’amour de soi pour soi-même jusqu’à l’amour de soi uniquement pour Dieu. Le De consideratione, adressé au pape Eugène III, ancien moine de Clairvaux, allie profondeur spirituelle et sens politique aigu dans un traité sur les devoirs du souverain pontife. Son traité De gratia et libero arbitrio explore avec finesse les rapports entre la grâce divine et la liberté humaine. Bernard est aussi l’auteur de plus de cinq cents lettres qui révèlent l’étendue de son réseau et de son influence sur les affaires de l’Église et de la chrétienté.
Sa dévotion mariale est un aspect central de sa spiritualité. Bernard reste l’un des plus grands chantres de la Vierge Marie dans l’histoire de l’Église. Ses homélies sur le Missus est (commentaire du récit de l’Annonciation) et ses sermons pour les fêtes mariales développent une théologie de Marie comme médiatrice de toutes les grâces, celle qui conduit l’âme vers le Christ. La célèbre prière « Memorare » lui est traditionnellement attribuée, bien que son attribution exacte fasse débat. Dante, dans la Divine Comédie, choisira Bernard comme guide ultime pour contempler la Vierge Marie au Paradis, ce qui en dit long sur la place que la postérité lui reconnaît dans la dévotion mariale.
Le prédicateur de la croisade et l’homme d’action
Malgré sa vocation contemplative, Bernard est constamment sollicité pour intervenir dans les affaires du monde. En 1130, lors du schisme d’Anaclet, il parcourt l’Europe pour rallier les princes et les évêques au pape Innocent II. Sa contribution sera décisive pour résoudre la crise. En 1140, il fait condamner les thèses d’Abélard au concile de Sens, estimant que la méthode dialectique du philosophe met en danger la foi. En 1145, il combat l’hérésie cathare dans le Midi de la France et prêche avec succès à Toulouse et à Albi.
L’épisode le plus retentissant de son action publique reste la prédication de la deuxième croisade. En 1146, à la demande du pape Eugène III, Bernard prêche la croisade à Vézelay devant une foule immense. Son éloquence est telle que les assistants se pressent pour prendre la croix. Bernard doit découper son propre habit pour en faire des croix, tant la demande est forte. Il parcourt ensuite la France et la Germanie pour recruter des combattants. Il convainc le roi Louis VII et l’empereur Conrad III de prendre la tête de l’expédition. L’échec militaire de la croisade (1147-1149) sera pour Bernard une épreuve douloureuse. Certains y voient un jugement divin. Lui l’interprétera comme un mystère de la Providence destiné à éprouver la foi des chrétiens.
Mort et canonisation de saint Bernard
Les dernières années et le passage vers Dieu
Les dernières années de Bernard sont marquées par l’épuisement physique et la maladie. Son corps, affaibli par des décennies d’ascèse extrême, le fait souffrir constamment. Des douleurs gastriques chroniques et une faiblesse générale l’obligent parfois à rester alité. Pourtant, il continue de prêcher, d’écrire et de conseiller jusqu’à la fin. Il meurt le 20 août 1153 à l’abbaye de Clairvaux, entouré de ses moines, à l’âge de soixante-trois ans. Ses dernières paroles reflètent l’humilité qui a toujours caractérisé sa vie intérieure.
La renommée de sainteté de Bernard est telle que sa canonisation par le pape Alexandre III intervient dès 1174, à peine vingt et un ans après sa mort. En 1830, le pape Pie VIII le proclame docteur de l’Église, confirmant la valeur universelle de son enseignement théologique et spirituel. Son titre de « Doctor Mellifluus » rend hommage à la douceur et à la profondeur de ses écrits.
L’héritage spirituel de saint Bernard
Une influence vivante à travers les siècles
L’héritage de saint Bernard dépasse largement le cadre de l’ordre cistercien. Sa théologie de l’amour divin a influencé les grands mystiques postérieurs, de Meister Eckhart à Jean de la Croix. Sa dévotion mariale a contribué à façonner la piété populaire et la théologie mariale de l’Église catholique. Ses écrits sur la grâce et la liberté ont nourri les débats théologiques pendant des siècles. L’ordre cistercien qu’il a contribué à développer continue d’exister sous la forme des cisterciens de la stricte observance (trappistes), qui perpétuent l’idéal de silence, de prière et de travail manuel cher à Bernard.
Aujourd’hui encore, les monastères qui s’inscrivent dans la tradition cistercienne lisent et méditent les œuvres de Bernard. Sa vision d’une Église humble, priante et centrée sur l’amour du Christ reste une source d’inspiration pour tous les chrétiens. Le pape Benoît XVI, dans une catéchèse de 2009, a rappelé que Bernard « reste un modèle pour les moines et pour tous les fidèles qui cherchent la face de Dieu ».
Prier avec saint Bernard de Clairvaux
Prière à saint Bernard de Clairvaux
Ô glorieux saint Bernard, Docteur aux paroles de miel, toi qui as su allier la contemplation la plus haute et l’action la plus généreuse au service de l’Église, intercède pour nous auprès du Seigneur. Toi qui as chanté avec tant d’amour les louanges de la Vierge Marie, obtiens-nous la grâce d’un amour ardent pour Dieu et pour sa Mère très sainte. Toi qui as embrasé l’Europe par ta prédication et ta charité, allume en nos cœurs le feu de la foi et le désir de la sainteté. Par le Christ notre Seigneur. Amen.
Neuvaine à saint Bernard de Clairvaux
Pour prier la neuvaine à saint Bernard, commencez neuf jours avant sa fête, le 11 août. Chaque jour, récitez la prière ci-dessus, suivie d’un Notre Père, d’un Je vous salue Marie et d’un Gloire au Père. Méditez chaque jour sur un aspect de la vie de saint Bernard : sa conversion, son amour de la pauvreté, sa dévotion mariale, son zèle pour l’Église, sa patience dans la maladie, sa charité envers les pauvres, son humilité, sa sagesse de conseiller, et enfin sa mort bienheureuse. Demandez par son intercession la grâce dont vous avez le plus besoin, en vous abandonnant avec confiance à la volonté de Dieu.
Questions fréquentes
Pourquoi saint Bernard est-il le patron des apiculteurs ?
Saint Bernard est le patron des apiculteurs en raison de son surnom de « Doctor Mellifluus », le Docteur aux paroles de miel. Cette appellation fait référence à la douceur et à la richesse de son éloquence, comparée au miel qui coule des rayons. Les abeilles et les apiculteurs l’ont adopté comme protecteur, car ils voient dans son œuvre littéraire le fruit d’un travail aussi patient et fécond que celui des abeilles dans leur ruche.
Quelle est la différence entre saint Bernard de Clairvaux et saint Bernard de Menthon ?
Il ne faut pas confondre saint Bernard de Clairvaux (1090-1153), le grand abbé cistercien et docteur de l’Église, avec saint Bernard de Menthon (mort vers 1081), fondateur de l’hospice du Grand-Saint-Bernard dans les Alpes. Ce dernier est le patron des montagnards et des alpinistes, et c’est de lui que les célèbres chiens de sauvetage « saint-bernard » tirent leur nom. Les deux saints, bien que partageant le même prénom, appartiennent à des époques et à des contextes différents.
Quelles sont les œuvres principales de saint Bernard à lire aujourd’hui ?
Pour découvrir la pensée de saint Bernard, on peut commencer par le traité De l’amour de Dieu (De diligendo Deo), une introduction accessible à sa théologie mystique. Les Sermons sur le Cantique des Cantiques offrent une méditation plus approfondie sur l’union de l’âme avec Dieu. Le De la considération (De consideratione), adressé au pape Eugène III, reste d’une étonnante actualité sur les devoirs des pasteurs de l’Église. Ses Lettres, enfin, permettent de découvrir l’homme d’action et le conseiller lucide qui se cachait derrière le moine contemplatif.
