Saint Thomas More, martyr et patron des politiques

Fête
22 juin
Vie
1478 - 1535
Patron(ne) de
hommes politiques, avocats
saints anglais martyr XVIe siècle humaniste
Portrait de saint Thomas More en tenue de Lord Chancelier portant la chaîne dorée de sa charge
Livioandronico2013• CC BY-SA 4.0

Qui était saint Thomas More ?

Saint Thomas More, né à Londres en 1478, reste l’un des personnages les plus fascinants de la Renaissance anglaise et l’un des martyrs les plus admirés de l’Église catholique. Juriste brillant, humaniste de premier plan, ami intime d’Érasme de Rotterdam, auteur de la célèbre Utopie, il gravit les échelons du pouvoir jusqu’à devenir Lord Chancelier d’Angleterre, la plus haute charge du royaume après le roi. Mais lorsque Henri VIII exigea de ses sujets qu’ils reconnaissent sa suprématie sur l’Église d’Angleterre et la validité de son divorce avec Catherine d’Aragon, Thomas More refusa de renier sa conscience. Ce refus lui coûta sa liberté, ses biens, sa famille et, finalement, sa vie. Décapité le 6 juillet 1535 à la Tour de Londres, il monta à l’échafaud avec un courage et un humour restés légendaires. « Bon serviteur du roi, mais de Dieu d’abord. » Canonisé en 1935, il est le patron des hommes politiques et des avocats. Sa fête est célébrée le 22 juin.

L’Angleterre à l’aube de la Réforme

Un royaume entre Renaissance et rupture religieuse

L’Angleterre dans laquelle grandit Thomas More est un pays en pleine transformation. La dynastie des Tudor, accédée au trône en 1485 avec Henri VII, a mis fin aux guerres des Roses et consolidé un pouvoir royal de plus en plus centralisé. L’humanisme de la Renaissance, venu d’Italie, pénètre les universités d’Oxford et de Cambridge, apportant un renouveau des études classiques, une curiosité intellectuelle sans précédent et un regard critique sur les institutions ecclésiastiques. Érasme de Rotterdam, le prince des humanistes, séjourne à plusieurs reprises en Angleterre et y noue des amitiés décisives, notamment avec Thomas More, qu’il considère comme l’un des esprits les plus brillants de son temps.

Sous cette effervescence culturelle couve pourtant une crise d’une ampleur considérable. Le jeune roi Henri VIII, monté sur le trône en 1509, est d’abord un souverain catholique zélé. Le pape Léon X lui décerne le titre de Defensor Fidei (« Défenseur de la Foi ») pour son traité contre Luther. Mais l’obsession d’Henri pour un héritier mâle et sa passion pour Anne Boleyn le conduisent à demander l’annulation de son mariage avec Catherine d’Aragon, que le pape Clément VII refuse d’accorder. Ce refus déclenche une rupture sans retour : en 1534, l’Acte de Suprématie fait du roi le chef suprême de l’Église d’Angleterre, consommant le schisme avec Rome. C’est dans ce contexte de déchirement politique et religieux que se joue le drame de la conscience de Thomas More, contraint de choisir entre sa fidélité au roi et sa fidélité à Dieu.

Vie et enfance de saint Thomas More

Le fils d’un juge londonien

Thomas More naît le 7 février 1478 à Milk Street, dans la Cité de Londres, au sein d’une famille de la bourgeoisie juridique. Son père, Sir John More, est un juriste respecté qui deviendra juge à la Cour du Banc du Roi. L’enfant grandit dans un milieu cultivé, pieux et attaché aux traditions de l’Église catholique. Dès son plus jeune âge, Thomas manifeste une vivacité d’esprit et un sens de l’humour qui ne le quitteront jamais, même face à la mort. À treize ans, conformément à l’usage des familles de bonne société, il est placé comme page dans la maison de John Morton, archevêque de Canterbury et Lord Chancelier d’Angleterre. Morton devine immédiatement le potentiel exceptionnel de l’adolescent et l’envoie étudier à Oxford.

L’étudiant humaniste et la tentation monastique

À Oxford, Thomas More découvre les études classiques qui nourrissent l’humanisme de la Renaissance : le grec, le latin, la rhétorique, la philosophie. Il se lie avec les cercles humanistes et approfondit sa connaissance des Pères de l’Église et des auteurs anciens. De retour à Londres, il entame des études de droit aux Inns of Court, les prestigieuses écoles juridiques anglaises, tout en poursuivant ses études littéraires et philosophiques. Mais une tension profonde habite le jeune homme : pendant quatre ans, il vit en quasi-retraite auprès des chartreux de Londres, pratiquant le jeûne, la prière nocturne et la pénitence. Il hésite entre la vie monastique et la vie séculière. Finalement, sur les conseils de ses directeurs spirituels, il choisit le mariage et la vie publique, convaincu que c’est là que Dieu l’appelle. Toute sa vie, cependant, il portera un cilice sous ses vêtements de courtisan. Même ses proches l’ignoreront longtemps. Ce contraste entre l’éclat mondain et l’austérité cachée définit profondément la personnalité de Thomas More.

L’ascension politique, de l’humaniste au Lord Chancelier

L’ami d’Érasme et l’auteur de L’Utopie

La carrière de Thomas More est à la fois intellectuelle et politique. En 1505, il épouse Jane Colt, qui lui donne quatre enfants avant de mourir prématurément en 1511. Il se remarie rapidement avec Alice Middleton, une veuve au caractère bien trempé qu’il surnomme affectueusement « Dame Alice ». Son foyer de Chelsea devient un lieu de culture et de piété. On y prie ensemble, on y étudie les lettres classiques, on y accueille les grands esprits de l’époque. Thomas More est un père exceptionnellement moderne pour son temps : il insiste pour que ses filles, notamment Margaret, reçoivent une éducation aussi poussée que ses fils. Cette conviction est rare au XVIe siècle.

En 1516, il publie L’Utopie, un ouvrage en latin qui le consacre comme l’un des plus grands esprits de la Renaissance européenne. Ce texte décrit une île imaginaire gouvernée par la raison et la justice, où la propriété privée est abolie et la tolérance religieuse pratiquée. Satire sociale et réflexion philosophique en même temps, l’œuvre demeure l’un des textes fondateurs de la pensée politique occidentale. Sa carrière juridique et politique progresse rapidement en parallèle : élu au Parlement, envoyé en ambassade à Bruges et à Calais, nommé au Conseil privé du roi, il devient le collaborateur le plus proche d’Henri VIII, qui apprécie son intelligence, sa probité et la vivacité de sa conversation.

En 1529, après la disgrâce du cardinal Wolsey, Henri VIII nomme Thomas More Lord Chancelier d’Angleterre. More est le premier laïc à occuper cette charge suprême. Il gouverne avec intégrité, s’attache à réformer la justice et lutte contre la corruption des tribunaux. Mais les nuages s’accumulent : la question du divorce royal empoisonne progressivement les relations entre le roi et son chancelier.

Le martyre, le refus du serment et la Tour de Londres

La démission et le silence héroïque

Lorsqu’il devient clair que Henri VIII est déterminé à rompre avec Rome pour obtenir son divorce, Thomas More comprend qu’il ne peut plus servir le roi sans trahir sa conscience. Le 16 mai 1532, il remet les sceaux de sa charge et se retire dans sa maison de Chelsea, se réduisant volontairement à la pauvreté. Pendant deux ans, il garde un silence prudent sur la question du schisme, dans l’espoir que ce silence suffira à protéger sa famille. Mais Henri VIII n’accepte pas la neutralité : en avril 1534, More est convoqué pour prêter le serment de suprématie, par lequel il devrait reconnaître le roi comme chef suprême de l’Église d’Angleterre et la légitimité des enfants d’Anne Boleyn.

Thomas More refuse de prêter ce serment. Il refuse également de donner ses raisons, arguant que le silence ne peut être interprété comme une opposition. Ce silence, d’une habileté juridique consommée, est aussi un acte de courage spirituel d’une profondeur immense : More sait qu’en refusant de parler, il ne donne pas de prise à ses accusateurs tout en restant fidèle à sa conscience. Le 17 avril 1534, il est emprisonné à la Tour de Londres, où il passera quinze mois dans des conditions de plus en plus rigoureuses. Privé de ses livres, de ses instruments d’écriture, séparé de sa famille bien-aimée, il rédige néanmoins clandestinement son Dialogue du réconfort dans la tribulation, méditation saisissante sur la souffrance et la foi face à la mort.

Le procès et l’exécution du « bon serviteur du roi »

Le 1er juillet 1535, Thomas More est traduit devant un tribunal pour haute trahison. Le témoignage douteux de Richard Rich, solliciteur général, qui affirme que More a nié la suprématie royale lors d’une conversation privée, scelle son sort. More est condamné à mort. C’est alors qu’il rompt enfin son silence et déclare avec force que le Parlement d’Angleterre n’a pas le pouvoir de faire du roi le chef de l’Église, car cette autorité appartient au successeur de Pierre et à lui seul. Le 6 juillet 1535, Thomas More est conduit à Tower Hill pour y être décapité. Selon les témoins, il monte les marches de l’échafaud avec difficulté (sa santé est ruinée par les mois d’emprisonnement) et demande au lieutenant de l’aider, ajoutant avec son humour caractéristique : « Pour la descente, je m’en tirerai tout seul. » Avant de poser sa tête sur le billot, il prononce ses dernières paroles, passées à la postérité : « Je meurs bon serviteur du roi, mais de Dieu d’abord. »

La mort et la canonisation de saint Thomas More

Du martyr oublié au patron des hommes politiques

Après son exécution, la tête de Thomas More est exposée sur un pieu au pont de Londres, selon l’usage réservé aux traîtres. Sa fille Margaret Roper parvient à la récupérer et la conserve précieusement jusqu’à sa propre mort. Le corps de More est enterré dans la chapelle de Saint-Pierre-aux-Liens, au sein de la Tour de Londres. Pendant quatre siècles, sa mémoire est honorée par les catholiques anglais comme celle d’un martyr, mais sa béatification et sa canonisation sont longtemps retardées par les complications politiques des relations entre Rome et l’Angleterre.

Thomas More est finalement béatifié par le pape Léon XIII en 1886, aux côtés de cinquante-trois autres martyrs anglais. Sa canonisation intervient le 19 mai 1935, sous le pontificat de Pie XI, en même temps que celle de John Fisher, évêque de Rochester, exécuté pour les mêmes raisons quelques semaines avant lui. En 2000, le pape Jean-Paul II le proclame patron des responsables de gouvernement et des hommes politiques, reconnaissant en lui le modèle d’un engagement politique guidé par la conscience morale et la fidélité à la vérité.

L’héritage spirituel de saint Thomas More

La conscience comme ultime refuge de la liberté

L’héritage de saint Thomas More est d’une actualité brûlante. Dans un monde où la politique est souvent dominée par le cynisme, le compromis moral et la soumission aux pressions du pouvoir, sa figure rappelle que la conscience individuelle, éclairée par la foi et la raison, constitue le dernier rempart de la dignité humaine. More n’était ni un fanatique ni un illuminé : c’était un juriste rigoureux, un humaniste raffiné, un père de famille aimant, un homme d’État pragmatique qui connaissait les compromis nécessaires de la vie publique. Mais il savait aussi qu’il existe une limite que l’on ne peut franchir sans se perdre soi-même. Cette limite, c’est la conscience, ce « tribunal intérieur » devant lequel chaque être humain est seul face à Dieu. Robert Bolt a magnifiquement mis en lumière cette dimension dans sa pièce A Man for All Seasons (1960), adaptée au cinéma en 1966, qui a fait connaître Thomas More bien au-delà des cercles catholiques et contribué à en faire une icône universelle de l’intégrité morale face à la tyrannie.

Prier avec saint Thomas More

Prière à saint Thomas More

Seigneur, Toi qui as donné à saint Thomas More la force de suivre sa conscience jusqu’au martyre, accorde-nous par son intercession le courage de la vérité dans notre vie quotidienne. Que nous sachions, à son exemple, servir notre pays avec intégrité, exercer nos responsabilités avec justice, et placer Ton commandement au-dessus de toute pression humaine. Donne à ceux qui gouvernent la lumière de la sagesse et la force de la droiture. Par Jésus, le Christ, notre Seigneur. Amen.

Neuvaine à saint Thomas More

La neuvaine à saint Thomas More se prie du 13 au 21 juin, veille de sa fête liturgique. Chaque jour, récitez la prière ci-dessus, suivie d’un Notre Père, d’un Je vous salue Marie et d’un Gloire au Père. Le premier jour, méditez sur l’enfance et la formation humaniste de Thomas et priez pour les étudiants et les éducateurs. Le deuxième jour, contemplez sa vocation de père de famille et demandez la grâce de la piété domestique. Le troisième jour, méditez sur son œuvre littéraire et priez pour que la culture serve la vérité. Le quatrième jour, contemplez son ascension politique et priez pour les responsables politiques. Le cinquième jour, méditez sa démission courageuse et demandez la grâce du détachement du pouvoir. Le sixième jour, contemplez son silence héroïque et priez pour la prudence dans l’épreuve. Le septième jour, méditez son emprisonnement et priez pour les prisonniers de conscience. Le huitième jour, contemplez son procès et priez pour la justice dans les tribunaux. Le neuvième jour, méditez son martyre et demandez la grâce de rester fidèle à votre conscience en toutes circonstances. Terminez chaque jour par la prière que Thomas More lui-même composa dans sa cellule : « Donne-moi, Seigneur, la grâce de considérer le monde entier comme néant. »

Questions fréquentes

Pourquoi saint Thomas More a-t-il été exécuté ?

Saint Thomas More a été exécuté le 6 juillet 1535 pour avoir refusé de prêter le serment de suprématie exigé par Henri VIII. Ce serment demandait de reconnaître le roi comme chef suprême de l’Église d’Angleterre, en rupture avec l’autorité du pape de Rome. More considérait ce serment comme une violation de sa conscience catholique et une usurpation de l’autorité spirituelle qui appartient au successeur de Pierre. Condamné pour haute trahison sur la base d’un témoignage contesté, il fut décapité à Tower Hill en déclarant mourir « bon serviteur du roi, mais de Dieu d’abord ».

Qu’est-ce que L’Utopie de Thomas More ?

L’Utopie, publiée en latin en 1516, est l’œuvre littéraire majeure de Thomas More et l’un des textes fondateurs de la pensée politique moderne. Le livre décrit une île fictive nommée Utopia (du grec « ou-topos », signifiant « lieu qui n’existe pas ») gouvernée selon des principes de raison, de justice et d’égalité. La propriété privée y est abolie, le travail est partagé entre tous, et la tolérance religieuse y règne. L’ouvrage est à la fois une satire des travers de la société anglaise de l’époque et une réflexion philosophique sur la possibilité d’une société juste.

Pourquoi saint Thomas More est-il le patron des hommes politiques ?

En octobre 2000, le pape Jean-Paul II a proclamé saint Thomas More patron des responsables de gouvernement et des hommes politiques. Ce choix s’explique par l’exemplarité de son parcours : homme d’État accompli, il a exercé la plus haute charge du royaume d’Angleterre avec intégrité, compétence et souci du bien commun, avant de sacrifier sa carrière et sa vie plutôt que de trahir sa conscience. Il représente l’idéal d’un engagement politique guidé par la vérité morale, la fidélité à la loi de Dieu et le refus de tout compromis avec l’injustice.