Qui était sainte Catherine de Sienne ?
Caterina Benincasa, née en 1347 à Sienne en Toscane, est la fille d’un teinturier. Elle deviendra l’une des voix les plus influentes du XIVe siècle et conseillera papes et souverains avec une audace que seule sa sainteté pouvait légitimer. Mystique dès l’enfance, stigmatisée, auteur du Dialogue (l’une des grandes œuvres de la littérature mystique occidentale), elle a contribué de façon décisive au retour du pape Grégoire XI d’Avignon à Rome en 1377, mettant fin à près de soixante-dix ans d’exil.
Tertiaire dominicaine, elle n’a jamais prononcé de vœux monastiques. Elle a vécu dans le monde, au service de l’Église et des pauvres. Morte à trente-trois ans seulement, elle a été canonisée en 1461 par Pie II, proclamée docteur de l’Église en 1970 par Paul VI (l’une des premières femmes à recevoir ce titre), et co-patronne de l’Europe en 1999 par Jean-Paul II. Sa fête est le 29 avril.
L’Europe en crise au XIVe siècle
Un siècle de catastrophes et de divisions
Le XIVe siècle est l’un des plus sombres de l’histoire européenne. La peste noire de 1348-1349 emporte entre un tiers et la moitié de la population du continent. L’Italie est frappée avec une violence particulière. Sienne, la ville natale de Catherine, perd plus de la moitié de ses habitants. La catastrophe démographique entraîne un effondrement économique, des tensions sociales aiguës et une crise spirituelle profonde. Beaucoup y voient un châtiment divin. Les flagellants parcourent les routes d’Europe. Un scepticisme croissant vise une Église jugée incapable de protéger son peuple.
L’Italie est fragmentée en cités-États rivales : Florence, Sienne, Milan, Venise, Gênes. Elles s’affrontent dans des guerres incessantes. Les factions des guelfes et des gibelins déchirent les villes de l’intérieur. Sienne, république oligarchique gouvernée par les Neuf, connaît une instabilité politique chronique. Les compagnies de mercenaires ravagent les campagnes et rançonnent les populations civiles.
La crise la plus grave pour la chrétienté reste l’exil des papes à Avignon. Depuis 1309, les souverains pontifes résident dans le sud de la France, sous l’influence de la monarchie française. Rome, abandonnée par son évêque, tombe en ruine. Les États pontificaux sont livrés à l’anarchie. Cette situation scandalise les fidèles, en particulier en Italie. C’est dans ce contexte de crise généralisée (épidémie, guerre, division ecclésiale) que Catherine va se lever pour appeler l’Église à la réforme et le pape au retour.
Vie et enfance de sainte Catherine
La vingt-cinquième enfant du teinturier
Catherine naît le 25 mars 1347 (jour de l’Annonciation) à Sienne, dans le quartier populaire de Fontebranda. Elle est la vingt-quatrième ou vingt-cinquième enfant de Giacomo Benincasa, teinturier prospère, et de Lapa Piagenti, femme énergique et autoritaire qui survivra à presque tous ses enfants. Catherine a une sœur jumelle, Giovanna, qui meurt peu après sa naissance. La famille appartient à la classe artisanale aisée de Sienne. La maison familiale, dans la contrada dell’Oca (le quartier de l’Oie), est aujourd’hui un sanctuaire visité par des milliers de pèlerins.
Dès sa petite enfance, Catherine manifeste une piété hors du commun. À six ans, selon son biographe Raymond de Capoue, elle voit le Christ vêtu en habits pontificaux, assis en majesté au-dessus de l’église San Domenico, accompagné des apôtres Pierre, Paul et Jean. Le Christ lui sourit et la bénit. À sept ans, elle fait le vœu secret de consacrer sa virginité au Christ. Elle tiendra cet engagement envers et contre tout.
La lutte pour la vocation
L’adolescence de Catherine est marquée par un conflit douloureux avec sa famille. Ses parents veulent la marier avantageusement et s’opposent vigoureusement à son désir de vie religieuse. Sa mère Lapa la pousse à se parer, à soigner son apparence. Catherine cède un temps, sous l’influence de sa sœur aînée Bonaventura. Puis elle se reprend avec une détermination redoublée. Pour décourager tout prétendant, elle se coupe les cheveux et se couvre la tête d’un voile. Ses parents, furieux, la privent de sa chambre, la contraignent aux travaux domestiques les plus pénibles, chassent la servante pour l’obliger à tout faire elle-même. Catherine traverse cette épreuve avec patience. Elle se construit, dit-elle, une « cellule intérieure » que personne ne peut troubler.
Un jour, Giacomo surprend sa fille en prière et voit une colombe lumineuse posée sur sa tête. Convaincu que sa vocation vient de Dieu, il ordonne à toute la famille de la laisser libre. Vers 1363 ou 1364, Catherine revêt l’habit des Mantellate, les tertiaires dominicaines de Sienne : des femmes laïques, généralement veuves, qui vivent dans le monde en suivant la règle de saint Dominique. Ce choix est inhabituel, car les Mantellate n’acceptent normalement pas de jeunes filles. Mais la ferveur de Catherine finit par convaincre les responsables.
L’expérience mystique et la vie apostolique
Trois années de réclusion et le mariage mystique
Après avoir revêtu l’habit dominicain, Catherine s’enferme pendant environ trois ans dans une petite cellule de la maison familiale. Elle ne sort que pour se rendre à l’église San Domenico. Ces années sont marquées par des expériences mystiques intenses : visions, extases, combats spirituels. Catherine reçoit, selon ses propres mots, une formation théologique directement de Dieu. Cet enseignement compense le manque d’instruction lié à sa condition de femme et d’artisane. C’est durant cette période que se situe le mariage mystique : le Christ lui apparaît, entouré de la Vierge Marie et des saints, et lui passe au doigt un anneau invisible aux yeux des autres, mais que Catherine percevra toute sa vie.
Vers 1367-1368, le Christ lui ordonne de quitter sa cellule pour servir le prochain. Elle commence par soigner les malades à l’hôpital de la Scala, l’un des plus grands hôpitaux de l’Italie médiévale. Elle se consacre aux cas les plus repoussants : les lépreux, les pestiférés, les cancéreux. Sa charité attire bientôt un cercle de disciples, prêtres, religieux, laïcs, hommes et femmes de toutes conditions, qu’elle appelle affectueusement sa « bella brigata » (sa belle brigade). Ce groupe deviendra le noyau d’un réseau d’influence qui s’étendra à toute l’Italie.
L’action politique et le retour du pape à Rome
La diplomate de Dieu
À partir de 1374, Catherine entre dans l’arène politique avec une audace stupéfiante pour une femme de son temps et de sa condition. Son rayonnement spirituel est tel que les princes, les républiques et le Saint-Siège font appel à elle comme médiatrice. En 1374, elle se rend à Florence et à Pise pour prêcher la paix. En 1375, elle reçoit les stigmates dans l’église Sainte-Christine de Pise. Les cinq plaies du Christ s’impriment dans sa chair. Elles restent invisibles aux yeux des autres, mais lui causent des douleurs constantes.
Le grand combat de sa vie est le retour du pape à Rome. Depuis 1309, les souverains pontifes vivent à Avignon. Catherine écrit à Grégoire XI des lettres d’une franchise vertigineuse. Elle l’appelle « Babbo » (Papa) et le supplie de revenir à Rome, siège légitime de Pierre. Elle n’hésite pas à le bousculer : « Soyez un homme viril et non un enfant craintif ! » En juin 1376, elle se rend elle-même à Avignon pour rencontrer le pape. Malgré les pressions de la cour pontificale française et les hésitations de Grégoire XI, Catherine contribue de façon décisive à sa décision de rentrer. Le 17 janvier 1377, Grégoire XI fait son entrée dans la Ville éternelle. Fin de près de soixante-dix ans d’exil.
Le Dialogue et l’œuvre littéraire
Catherine dicte son œuvre maîtresse, le Dialogue de la divine Providence, achevé en 1378. Ce texte, dicté en extase à ses secrétaires, est un entretien entre l’âme et Dieu le Père. Il expose sa doctrine sur les grands thèmes de la foi : la connaissance de soi et de Dieu, la doctrine du « pont » (le Christ comme pont entre la terre et le ciel), la Providence divine, l’obéissance à l’Église, le discernement. Le Dialogue est considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature mystique, aux côtés des écrits de Jean de la Croix et de Thérèse d’Avila.
Catherine laisse aussi près de quatre cents lettres adressées à des correspondants de toutes conditions : papes, rois, reines, évêques, moines, prostituées, soldats, artisans. Son style est direct, passionné, parfois abrupt, toujours brûlant de charité. Elle y revient sans cesse sur la nécessité de la réforme de l’Église, l’amour du « sang » du Christ versé pour le salut du monde, le devoir de vérité, le courage dans l’adversité. Ses vingt-six Oraisons, prières mystiques prononcées en extase, complètent cet ensemble.
Mort et canonisation de sainte Catherine
L’holocauste final pour l’Église
Les dernières années de Catherine sont assombries par le Grand Schisme d’Occident. Après la mort de Grégoire XI en 1378, l’élection contestée d’Urbain VI provoque l’élection d’un antipape, Clément VII, qui s’installe à Avignon. Catherine se jette dans la défense d’Urbain VI avec toute son énergie. Elle écrit des dizaines de lettres pour rallier princes et évêques. Appelée à Rome par Urbain VI, elle s’y installe en novembre 1378 et se consume pour l’unité de l’Église. Les jeûnes, les veilles, les souffrances physiques et morales l’épuisent. Elle s’offre en victime pour la paix.
Catherine meurt à Rome le 29 avril 1380, à trente-trois ans (le même âge que le Christ à sa Passion). Ses dernières paroles : « Sang ! Sang ! », invocation au sang rédempteur du Christ qui avait été le thème central de sa prédication. Elle est canonisée par Pie II en 1461. En 1939, elle est proclamée co-patronne de l’Italie avec saint François d’Assise. En 1970, Paul VI lui décerne le titre de docteur de l’Église. Elle devient, avec sainte Thérèse d’Avila, l’une des deux premières femmes à recevoir cette distinction. En 1999, Jean-Paul II la proclame co-patronne de l’Europe.
L’héritage spirituel de sainte Catherine
Une voix prophétique pour tous les temps
L’héritage de Catherine de Sienne frappe par son actualité. Sa théologie, développée sans formation universitaire mais nourrie d’une expérience mystique directe, a enrichi durablement la pensée chrétienne. Sa doctrine du « pont » (le Christ comme unique médiateur entre Dieu et l’humanité), sa théologie du sang rédempteur, son insistance sur la connaissance de soi comme chemin vers Dieu, son appel incessant à la réforme de l’Église : tout cela reste vivant.
Catherine est aussi un modèle pour les laïcs engagés. Femme laïque, sans pouvoir institutionnel, elle a influencé le cours de l’histoire par la seule force de sa sainteté et de sa parole. Son courage face aux puissants, sa liberté de ton vis-à-vis des autorités ecclésiastiques, son engagement pour la paix et la justice en font une figure dont le message résonne avec force à notre époque. Le pape Benoît XVI a souligné que Catherine nous enseigne « la science la plus sublime : connaître et aimer Jésus-Christ et son Église ».
Prier avec sainte Catherine de Sienne
Prière à sainte Catherine de Sienne
Ô glorieuse sainte Catherine de Sienne, vierge et docteur de l’Église, toi qui as brûlé d’un amour si ardent pour le Christ et pour son Église, intercède pour nous auprès du Père des miséricordes. Toi qui as porté dans ta chair les stigmates de la Passion, obtiens-nous la grâce de compatir aux souffrances du Christ et de ses membres. Toi qui as travaillé sans relâche pour l’unité de l’Église et la réforme des pasteurs, prie pour notre sainte Mère l’Église, afin qu’elle resplendisse de la sainteté de son Époux. Toi qui as su allier la contemplation la plus haute et l’action la plus audacieuse, apprends-nous à trouver Dieu en toutes choses et à le servir en tous nos frères. Par le Christ notre Seigneur. Amen.
Neuvaine à sainte Catherine de Sienne
Pour prier la neuvaine à sainte Catherine, commencez neuf jours avant sa fête, le 20 avril. Chaque jour, récitez la prière ci-dessus, un Notre Père, un Je vous salue Marie et un Gloire au Père. Méditez chaque jour sur un aspect de la vie de Catherine : sa vision du Christ à six ans, son vœu de virginité, ses années de réclusion, le mariage mystique, son service des malades, les stigmates, le retour du pape à Rome, le Dialogue, et son offrande finale pour l’Église. Demandez par son intercession les grâces dont vous avez besoin, en particulier pour la paix dans l’Église et dans le monde, le courage de la vérité et la force de l’amour.
Questions fréquentes
Pourquoi sainte Catherine est-elle co-patronne de l’Europe ?
Jean-Paul II l’a proclamée co-patronne de l’Europe le 1er octobre 1999, aux côtés de sainte Brigitte de Suède et de sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix (Édith Stein). Ce choix reconnaît son action diplomatique au service de la paix et de l’unité de l’Église, sa contribution intellectuelle et spirituelle à la civilisation européenne, et le fait qu’en tant que femme laïque et docteur de l’Église, elle représente la vocation de l’Europe à tenir ensemble la foi et la raison, la contemplation et l’engagement.
Qu’est-ce que le Dialogue de la divine Providence ?
Le Dialogue de la divine Providence est l’œuvre maîtresse de Catherine de Sienne, dictée en extase entre 1377 et 1378. Le texte se présente comme un entretien entre l’âme et Dieu le Père, structuré autour de quatre requêtes : pour Catherine elle-même, pour la réforme de l’Église, pour le monde entier et pour la Providence divine. L’œuvre développe la célèbre image du « pont » (le Christ comme unique passage entre la terre et le ciel) et aborde la connaissance de soi, la prière, l’obéissance et le discernement. C’est ce texte qui a valu à Catherine son titre de docteur de l’Église.
Les stigmates de sainte Catherine étaient-ils visibles ?
Les stigmates de Catherine, reçus en 1375 dans l’église Sainte-Christine de Pise, présentent une particularité : Catherine demanda elle-même au Christ que les marques restent invisibles aux yeux des autres, pour éviter toute vénération ostentatoire. Sa prière fut exaucée. Les stigmates ne devinrent visibles qu’après sa mort en 1380. Cette particularité distingue ses stigmates de ceux de saint François d’Assise, qui furent visibles de son vivant. Les douleurs, elles, furent bien réelles et accompagnèrent Catherine pendant les cinq dernières années de sa vie.
