Sainte Édith Stein : philosophe, carmélite et martyre

Fête
9 août
Vie
1891 - 1942
Patron(ne) de
Europe
saints allemands carmélite Shoah XXe siècle philosophe
Sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix en habit de carmélite portant une étoile jaune
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Qui était sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix ?

Édith Stein, devenue en religion sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix, est l’une des figures les plus saisissantes du XXe siècle. Née le 12 octobre 1891 à Breslau (actuelle Wrocław, en Pologne) dans une famille juive pratiquante, cette brillante philosophe, élève et assistante d’Edmund Husserl, traversa une profonde crise spirituelle qui la mena de l’athéisme à la foi catholique. Baptisée en 1922, elle devint enseignante, conférencière et auteure renommée avant d’entrer au Carmel de Cologne en 1933, l’année même où Hitler accédait au pouvoir. Transférée au Carmel d’Echt, aux Pays-Bas, en 1938 pour échapper aux persécutions nazies, elle fut néanmoins arrêtée en 1942. Les autorités allemandes avaient ordonné cette rafle en représailles contre la lettre pastorale des évêques néerlandais, qui dénonçait les déportations. Déportée à Auschwitz-Birkenau, elle mourut dans les chambres à gaz le 9 août 1942. Le pape Jean-Paul II la canonisa en 1998 et la proclama co-patronne de l’Europe en 1999. En elle se croisent le judaïsme et le christianisme, la philosophie et la mystique, le martyre et la sainteté.

Contexte historique : l’Allemagne du Kaiserreich à la Shoah

L’émancipation juive et la culture allemande

Édith Stein naquit dans une Allemagne où la communauté juive, émancipée depuis les réformes du XIXe siècle, participait activement à la vie intellectuelle, économique et culturelle du pays. Breslau, sa ville natale et capitale de la Silésie prussienne, comptait une importante communauté juive bien intégrée à la bourgeoisie cultivée. La famille Stein appartenait à cette bourgeoisie juive allemande qui valorisait l’éducation, le travail et la réussite sociale tout en préservant ses traditions religieuses. Édith grandit dans ce milieu stimulant et put accéder à l’université, un droit encore récemment ouvert aux femmes, signe d’une société en pleine transformation.

La montée du nazisme et l’effondrement moral

La République de Weimar, avec ses libertés et ses fragilités, fut le cadre de la conversion et de l’engagement intellectuel d’Édith Stein. Mais l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler en janvier 1933 marqua un basculement tragique. Les lois de Nuremberg de 1935 privèrent les Juifs allemands de leurs droits civiques, et la violence antisémite s’intensifia jusqu’à la Nuit de Cristal en novembre 1938. Pour Édith Stein, devenue catholique mais toujours considérée comme juive par les lois raciales nazies, la menace était mortelle. Sa décision d’entrer au Carmel en 1933 n’était pas une fuite mais un engagement spirituel radical dans un monde en train de sombrer dans la barbarie. Avec une lucidité prophétique, elle comprit très tôt que le nazisme représentait une attaque frontale contre la dignité humaine et contre Dieu lui-même.

La Shoah et le martyre des Juifs convertis

Le destin d’Édith Stein s’inscrit dans le chapitre le plus sombre de l’histoire européenne : la Shoah, l’extermination systématique de six millions de Juifs par le régime nazi. Son arrestation, le 2 août 1942, fut directement liée à la lettre pastorale des évêques catholiques néerlandais, qui avait dénoncé publiquement les déportations de Juifs. En représailles, les autorités nazies ordonnèrent l’arrestation de tous les Juifs convertis au catholicisme, épargnés jusque-là. Ce lien entre la parole courageuse de l’Église et la mort d’Édith Stein confère à son sacrifice une dimension prophétique : elle mourut parce que l’Église avait eu le courage de parler.

Vie et enfance d’Édith Stein

Une enfance juive à Breslau

Édith Stein naquit le 12 octobre 1891, jour du Yom Kippour, la fête juive du Grand Pardon. Sa mère Auguste attacha toujours une signification spirituelle à cette coïncidence. Dernière de onze enfants dont sept survécurent, Édith grandit dans une famille marquée par le décès prématuré de son père Siegfried, commerçant en bois, alors qu’elle n’avait que deux ans. Auguste, femme de caractère et de foi profonde, reprit seule l’affaire familiale et éleva ses enfants dans la fidélité au judaïsme. Très tôt, la petite Édith se révéla exceptionnellement douée : intelligence vive, mémoire prodigieuse, sensibilité intense. Elle était aussi volontaire et parfois colérique, avec un caractère entier qui ne supportait pas l’injustice.

L’adolescence athée et la soif de vérité

À l’adolescence, Édith traversa une crise religieuse qui la conduisit à abandonner la prière et la pratique du judaïsme. À quinze ans, elle se déclara athée, non par révolte mais par honnêteté intellectuelle : elle ne parvenait plus à croire en un Dieu personnel. Cet athéisme ne l’empêchait pourtant pas de poursuivre une quête passionnée de la vérité. Brillante élève, elle s’inscrivit à l’université de Breslau en 1911 pour étudier la psychologie, la philosophie et l’histoire, à une époque où les femmes restaient rares dans le monde académique. C’est là qu’elle découvrit les Recherches logiques d’Edmund Husserl, fondateur de la phénoménologie, et décida de le rejoindre à Göttingen en 1913.

L’élève de Husserl et la philosophe

À Göttingen, puis à Fribourg-en-Brisgau, Édith Stein devint l’une des élèves les plus brillantes de Husserl. Elle rédigea sa thèse de doctorat sur Le problème de l’empathie (1917), un travail philosophique novateur qui analysait la capacité humaine à comprendre l’expérience d’autrui. Reçue summa cum laude, elle devint l’assistante de Husserl et se chargea de mettre en ordre ses manuscrits pour les préparer à la publication. Durant la Première Guerre mondiale, elle servit comme infirmière volontaire de la Croix-Rouge dans un hôpital militaire autrichien. Cette expérience la confronta à la souffrance et à la mort, et approfondit sa quête spirituelle.

La conversion au catholicisme

Le chemin vers la foi

La conversion d’Édith Stein au catholicisme fut un long processus intellectuel et spirituel étalé sur plusieurs années. Plusieurs rencontres et lectures furent décisives. Dès Göttingen, elle fut impressionnée par la foi de plusieurs de ses condisciples et collègues philosophes, notamment Max Scheler, Adolf Reinach et sa femme Anna. La mort de Reinach au front en 1917 et la façon dont sa veuve Anna, récemment convertie au protestantisme, accueillit cette épreuve avec une paix et une espérance surnaturelles frappèrent profondément Édith. Pour la première fois, elle perçut la réalité de la foi chrétienne comme une force capable de transfigurer la souffrance.

La nuit décisive avec Thérèse d’Avila

L’événement déclencheur de la conversion eut lieu à l’été 1921. Séjournant chez des amis à Bergzabern, dans le Palatinat, Édith trouva dans leur bibliothèque l’autobiographie de sainte Thérèse d’Avila. Elle la lut d’une traite, toute la nuit, et au matin prononça ces mots devenus célèbres : « C’est la vérité. » Cette lecture agit comme une révélation. Dans le récit de la grande mystique espagnole, Édith reconnut la réponse à sa quête de vérité, cette quête qui durait depuis des années. Elle avait cherché la vérité par la philosophie ; elle la trouvait dans la personne du Christ, telle que Thérèse d’Avila en avait fait l’expérience. Dès le lendemain, elle acheta un catéchisme et un missel et demanda le baptême. Elle fut baptisée le 1er janvier 1922 dans l’église paroissiale de Bergzabern et prit le prénom de Thérèse en hommage à la sainte qui l’avait conduite à la foi.

Œuvre intellectuelle et entrée au Carmel

L’enseignante et la conférencière catholique

Après sa conversion, Édith Stein enseigna pendant huit ans au lycée et à l’école normale des sœurs dominicaines de Spire (1923-1931), puis fut chargée de cours à l’Institut de pédagogie scientifique de Münster (1932-1933). Durant cette période, elle mena une intense activité intellectuelle : elle traduisit en allemand les œuvres de saint Thomas d’Aquin et du cardinal Newman, donna des conférences sur la condition féminine, l’éducation et la phénoménologie chrétienne. Son œuvre philosophique tentait une synthèse entre la phénoménologie de Husserl et la métaphysique de saint Thomas d’Aquin, un projet d’une ambition considérable qui aboutit à son ouvrage majeur Être fini et Être éternel. Elle devint une figure intellectuelle catholique reconnue en Allemagne.

L’entrée au Carmel de Cologne

Édith avait désiré entrer au Carmel dès sa conversion, mais ses directeurs spirituels lui avaient conseillé d’attendre : l’Église, estimaient-ils, avait besoin de sa présence intellectuelle dans le monde. En 1933, la montée du nazisme et les premières lois antisémites la privèrent de son poste d’enseignante à Münster. Elle y vit un signe de la Providence et obtint enfin l’autorisation d’entrer au Carmel de Cologne, le 14 octobre 1933, à l’âge de quarante-deux ans. Elle prit le nom de sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix. Ce nom religieux unissait sa dévotion pour sainte Thérèse d’Avila, la bénédiction (Bénédicte) qu’elle voyait dans sa vocation, et la Croix du Christ qu’elle pressentait devoir porter. Sa mère Auguste, juive fervente, vécut cette entrée au couvent comme un deuil, une blessure qui ne se referma jamais.

La Science de la Croix

Au Carmel, Édith Stein poursuivit son œuvre philosophique et spirituelle. Elle rédigea notamment La Science de la Croix, une étude sur saint Jean de la Croix qu’elle ne put achever avant son arrestation. Cet ouvrage, publié après sa mort, constitue une méditation profonde sur le mystère de la souffrance rédemptrice à la lumière de la mystique carmélitaine. Édith y développe une théologie de la Croix enracinée dans son expérience personnelle de philosophe convertie, de juive persécutée et de carmélite contemplative. Elle écrit : « Il existe une vocation à souffrir avec le Christ et, par là, à coopérer à son œuvre de rédemption. » Ces mots, rédigés alors qu’elle savait la menace nazie se rapprocher, prennent une résonance prophétique bouleversante.

Arrestation, déportation et mort à Auschwitz

Le transfert au Carmel d’Echt

En 1938, face à l’intensification des persécutions antisémites en Allemagne, les supérieures d’Édith organisèrent son transfert au Carmel d’Echt, aux Pays-Bas. Elles pensaient qu’elle y serait en sécurité. Sa sœur Rosa, elle aussi convertie au catholicisme, la rejoignit comme oblate du Carmel. Mais l’invasion des Pays-Bas par l’Allemagne en mai 1940 anéantit cet espoir de protection. Édith tenta d’obtenir un transfert en Suisse, au Carmel de Le Pâquier, mais les démarches administratives n’aboutirent pas à temps.

L’arrestation du 2 août 1942

Le 26 juillet 1942, les évêques catholiques néerlandais firent lire dans toutes les églises une lettre pastorale qui dénonçait courageusement les déportations de Juifs. En représailles directes, le Reichskommissar Seyss-Inquart ordonna l’arrestation immédiate de tous les Juifs convertis au catholicisme, protégés jusque-là. Le 2 août 1942, la Gestapo se présenta au Carmel d’Echt et arrêta Édith et Rosa Stein. Selon les sœurs présentes, Édith dit à Rosa en quittant le couvent : « Viens, nous allons pour notre peuple. » Ces paroles, d’une densité théologique extraordinaire, révèlent qu’Édith comprenait sa mort imminente comme un sacrifice offert pour la rédemption de son peuple juif et de toute l’humanité.

La mort dans les chambres à gaz

Transférées au camp de transit de Westerbork, puis déportées à Auschwitz-Birkenau, Édith et Rosa Stein furent assassinées dans les chambres à gaz le 9 août 1942, avec de nombreux autres Juifs convertis néerlandais. Les témoignages recueillis à Westerbork décrivent Édith dans ses dernières heures comme une femme d’un calme et d’une sérénité remarquables. Elle consolait les autres déportés, prenait soin des enfants séparés de leurs parents, et incarnait jusqu’au bout la charité et la foi qui avaient guidé toute sa vie. Elle avait cinquante ans.

Béatification, canonisation et reconnaissance ecclésiale

Le procès de canonisation

Le procès de béatification d’Édith Stein fut ouvert en 1962 par l’archevêque de Cologne. Il suscita des débats intenses, tant au sein de l’Église que dans le monde juif. La question centrale portait sur la nature de sa mort : Édith devait-elle être considérée comme martyre de la foi chrétienne ou comme victime de la Shoah ? L’Église trancha en reconnaissant les deux dimensions : elle fut tuée parce qu’elle était juive de naissance et parce que l’Église avait protesté contre les persécutions. Le pape Jean-Paul II la béatifia le 1er mai 1987 à Cologne, la canonisa le 11 octobre 1998 à Rome, puis la proclama co-patronne de l’Europe le 1er octobre 1999, aux côtés de sainte Brigitte de Suède et de sainte Catherine de Sienne. Cette proclamation soulignait sa dimension de pont entre les cultures, les religions et les traditions intellectuelles européennes.

L’héritage spirituel d’Édith Stein

Une figure prophétique pour notre temps

Ce qu’Édith Stein a laissé au monde est immense et d’une actualité brûlante. Philosophe et mystique, juive et chrétienne, intellectuelle et contemplative, elle porte en elle une synthèse rare entre des dimensions souvent opposées de l’existence humaine. Sa quête de la vérité, commencée dans l’athéisme et achevée dans la mystique carmélitaine, montre que la raison et la foi, loin de s’exclure, se nourrissent l’une l’autre. Son dialogue intérieur entre judaïsme et christianisme préfigure le rapprochement interreligieux promu par le concile Vatican II. Son martyre à Auschwitz, vécu dans la foi et l’offrande, donne un sens chrétien à l’horreur de la Shoah sans jamais la minimiser. Pour les femmes, elle demeure un modèle d’émancipation intellectuelle et de liberté spirituelle. Pour les philosophes, elle montre que la pensée rigoureuse peut conduire à la foi. Pour tous les chrétiens, elle enseigne que la Croix n’est pas un malheur absurde mais le chemin mystérieux par lequel Dieu rachète le monde.

Prier avec sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix

Prière à sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix

Sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix, toi qui as cherché la vérité avec passion et qui l’as trouvée dans le Christ crucifié, intercède pour nous auprès du Seigneur. Toi qui as porté la double couronne d’Israël et de l’Église, obtiens-nous la grâce de la rencontre et du dialogue avec tous nos frères en humanité. Toi qui as embrassé la Croix avec amour, aide-nous à trouver un sens à nos souffrances et à les unir au sacrifice rédempteur du Christ. Toi qui as donné ta vie pour ton peuple, enseigne-nous le don de soi et l’amour qui va jusqu’au bout. Co-patronne de l’Europe, protège notre continent de la barbarie et de l’oubli de Dieu, et conduis-le vers la paix, la justice et la réconciliation. Par le Christ notre Seigneur. Amen.

Neuvaine à sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix

La neuvaine à sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix se prie du 31 juillet au 8 août, veille de sa fête. Chaque jour, on récite un Notre Père, un Je vous salue Marie et un Gloire au Père, suivis de la prière ci-dessus. Les intentions quotidiennes suivent le parcours spirituel d’Édith Stein : la recherche honnête de la vérité (jour 1), le dialogue entre foi et raison (jour 2), l’ouverture à la grâce de la conversion (jour 3), la fidélité à sa vocation propre (jour 4), le courage face à la persécution (jour 5), la réconciliation entre juifs et chrétiens (jour 6), le sens chrétien de la souffrance (jour 7), l’offrande de soi pour les autres (jour 8) et l’espérance de la vie éternelle (jour 9). Cette neuvaine est particulièrement recommandée pour les intellectuels en recherche de foi, les personnes confrontées à la persécution et tous ceux qui portent le poids de l’histoire.

Questions fréquentes

Pourquoi Édith Stein est-elle co-patronne de l’Europe ?

Le pape Jean-Paul II proclama Édith Stein co-patronne de l’Europe en 1999 parce qu’elle incarne de manière unique les tragédies et les espérances du continent européen au XXe siècle. Juive allemande devenue catholique, philosophe formée à la pensée allemande et convertie par la mystique espagnole, victime du nazisme et témoin de la foi chrétienne, elle constitue un pont entre les cultures, les religions et les nations d’Europe. Sa vie et sa mort appellent l’Europe à ne jamais oublier les horreurs du totalitarisme et à construire la paix sur le fondement de la dignité humaine.

Édith Stein est-elle considérée comme martyre chrétienne ou victime de la Shoah ?

L’Église catholique reconnaît les deux dimensions de la mort d’Édith Stein. Elle fut arrêtée en tant que juive de naissance, dans le cadre des persécutions raciales nazies, ce qui fait d’elle une victime de la Shoah au même titre que les six millions de Juifs assassinés. Mais elle fut aussi spécifiquement visée en représailles contre la protestation publique des évêques catholiques néerlandais, ce qui confère à sa mort une dimension de confession de foi. L’Église l’a canonisée comme martyre, reconnaissant qu’elle mourut à cause de la haine du Christ et de son Église autant que par la haine raciale antisémite.

Quelles sont les principales œuvres philosophiques d’Édith Stein ?

Les principales œuvres d’Édith Stein comprennent sa thèse de doctorat Le problème de l’empathie (1917), qui analyse philosophiquement notre capacité à comprendre l’expérience d’autrui. Son ouvrage majeur Être fini et Être éternel tente une synthèse entre la phénoménologie de Husserl et la métaphysique thomiste. La Science de la Croix, son dernier ouvrage, resté inachevé, est une étude de la mystique de saint Jean de la Croix. Elle a également écrit sur la condition féminine, l’éducation et la structure de la personne humaine. Son œuvre intellectuelle considérable continue d’être étudiée dans les universités du monde entier.